Mémoire en transit

Elias Kurdy

Vernissage le samedi 16 mai, de 11h à 19h 

Exposition du 19 mai au 4 juillet 2026

Une Archéologie du Futur

Elias Kurdy interroge notre rapport à l’Histoire et à la fiction. La fiction qui joue un rôle à la fois heuristique et critique dans l’appropriation de données historiques. Elle permet d’élaborer des dispositifs narratifs qui permettent de penser des mondes possibles qu’il est envisageable de partager de multiples façons. Le récit historique et la fiction ont en commun la capacité de configurer des éléments dispersés dans le temps et dans l’espace en ayant chacun leur part de subjectivité. Elle permet une expérience temporelle alternative qui permet au spectateur de construire sa propre approche du passé à partir de l’endroit où il se situe.

Ses œuvres font écho à la destruction et la mise en danger du patrimoine archéologique au Moyen-Orient, aussi bien au cours de l’Histoire que lors de récents conflits, tout en portant un regard critique sur les récits établis du colonialisme.

La vie des objets archéologiques, en particulier dans les institutions muséales, est au centre de son travail. Ils ont été soumis au cours du temps à des déplacements, des violences et des instrumentalisations politiques ou économiques. Walid Raad l’a bien montré avec Scratching on things I could Disavow où il s’intéresse aux objets du Musée du Louvre concédés pour un temps au Musée d’Abu Dabi aux Émirats arabes unis, mais aussi Rayyane Tabet qui dans son projet Fragments a développé les vicissitudes, avec les accidents de l’Histoire, concernant des fouilles du site de Tell Halaf en Syrie.

Les musées d’archéologie ont souvent été des lieux où ont été construits des discours identitaires et nationaux avec une autorité scientifique. Aujourd’hui ces questions ont particulièrement du sens, à un moment où sont mises en avant les questions de provenance de certains objets présents dans les grandes institutions occidentales, avec la mise en évidence que certains pays n’ont pas eu la possibilité d’élaborer leur propre histoire.

Dans ce projet, Elias Kurdy en faisant référence à son histoire personnelle a défini les relations visibles et invisibles entre trois villes Damas, Beyrouth et Marseille, où il vit actuellement après son départ de Syrie en 2012. Depuis l’Antiquité des relations se sont tissées dans le bassin méditerranéen mais au 19e siècle, Marseille est devenue un véritable port de transit pour les migrants en provenance de l’Empire Ottoman dont un grand nombre de syriens. De là, et comme les Italiens avant eux, ils pouvaient s’embarquer directement pour la traversée de l’Atlantique pour rejoindre l’Amérique du Sud ou du Nord.

Au cœur de sa pratique, son parcours de la Syrie vers la France, est perceptible le sentiment d’exil. Cette dimension diasporique est pensée comme un espace de transformation d’identités, d’hybridation, de circulation de récits dans lequel fragments, traces et discontinuité permettent de faire une nouvelle expérience du monde.

 L’hybridation qui ouvre à un espace relevant de l’imaginaire lui permet de créer des figures associant différentes cultures qui peut nous rappeler le syncrétisme religieux des siècles passés. Toutefois dans la pensée post-coloniale, l’hybridité est à penser comme une stratégie esthétique et politique permettant de résister à l’essentialisation, de complexifier les régimes de visibilité et d’inventer d’autres formes de présence.

C’est une opération de réappropriation de récits et de formes anciens pour les repenser dans la complexité du présent. Cette réalisation de faux vestiges par différents procédés, dont l’impression 3D, crée une collection fictive qui constitue le cœur de l’exposition. On y retrouvera des sculptures funéraires, des chimères et figures mythologiques réinventées, s’inspirant de tombes de Palmyre d’autant plus troublantes qu’elles rappellent des figures identifiées tout en nous projetant dans un monde de quasi science-fiction.

L’utilisation de l’uchronie en dessinant des réalités alternatives permet de déjouer l’idée d’un devenir historique déterminé, en ouvrant des perspectives sur ce qui aurait pu advenir. Il y a une partie de l’Histoire qui n’a pas encore été racontée, une dimension « fantomatique ». Dans l’élaboration d’une archéologie spéculative qui se manifeste par la production d’objets, de fouilles imaginaires et d’un musée, il y a le désir de penser une archéologie du futur.

Jean-Marc Prevost

Vues de l’exposition Mémoire en transit, Elias Kurdy au Château de Servières, 2026 (prochainement disponible )